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Texte et illustration : André Faber

Je suis un gars costaud, j'ai les bras épais comme les cuisses du fiston. Je me lève à 4 heures du matin quand le train de Paris passe devant le crassier, je me rase avec mon Braun et je pars à l'usine. On me voit de loin sur mon vélo hollandais, mon grand vélo lourd comme un tank et je double les autres gars dans la montée du canal et les musettes des gars volent comme des taches de couleurs accrochées à leur dos. Je bosse comme décriqueur, un sacré métier qui se fait dans le froid et le bruit, un métier qui consiste à brûler la crasse des blums et des billettes avec un chalumeau gros comme une mitrailleuse de 14/18. Les types gueulent pour se faire entendre car les fours Martin grondent pas loin de là dans un tonnerre d'explosions, d'éclairs et de feu. Moi aussi je gueule pour dire salut à un gars ou faire signe au pont roulant et je gueule aussi chez moi. Non pas que je sois méchant, car je ne ferais pas de mal à une mouche. Je gueule gentiment car je suis à moitié sourd, tout comme les copains, qui gueulent pour appeler le mino ou dire qu'ils sont contents ou se marrer au cinéma en regardant Louis de Funès. Je suis pourtant moins solide que la voiture qui m'a foncé dessus au coin de la rue de l'usine ce matin de septembre. Cette voiture m'a cassé, elle a cassé mon vélo hollandais, ma bouteille de limonade. Tout ! Et je suis mort au bord de la route comme un chien. Et les sirènes se sont tues et les usines ont fermé tandis que je me vidais de mon sang entre deux lampadaires. Comme si cette voiture avait tout arrêté sous le ciel d'Hagondange. Je suis mort mais je vis encore.

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