Les pieds dansent quand la tête compte

Au commencement, on entend le bâton du maître à danser qui rythme la cadence. Respirez, tournez, 1re position… Et 2e, 3e, 4e … et 14, et 38, et 40 et 3000 ! Nul doute que le temps a sa place dans le carcan du classique. On le dégage, on le lie, on en joue… On glisse sur sa durée, on exploite ses tempos, mixons ses variations : drôle de combinaison, où tout n’est que vitesse, arrêt, lenteur et accélération. À travers cet enchaînement, on découvre que le temps est une des composantes du mouvement. Il s’organise dans l’espace et permet de laisser s’exprimer l’énergie de l’être et le corps dans sa relation aux autres. Avant de confier ses émotions à la pierre, au son, l'homme s’est servi de son propre corps pour organiser l'espace et pour rythmer son temps. La danse, c’est donc à la fois l’espace et le temps. Et ce ne sont pas les chorégraphies de Merce Cunningham qui nous contrediront ! Chez lui, aucun sens caché, le spectateur est appelé à être actif, libre de voir ou d’entendre ce qu’il veut. En dehors du hasard, le mouvement nous offre ici un traitement du temps spécifique. Pour Cunningham, ce n’est plus le temps de la musique que l’on suit, mesure à mesure, mais c’est celui du chronomètre.

« Ce moment qui, par essence, bat sa mesure hors du temps, c’est la danse ! » affirme Caroline Carlson.

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Or, si la leçon classique nous impose des codes et une certaine rigueur, qu’en est-il du temps en danse contemporaine ? Aujourd’hui, chaque chorégraphe associe au temps (ou non) ses préoccupations du moment : à chacun son écriture, son univers, son style, à chacun son temps danse, à chacun ses tendances ! Partons aux Etats-Unis, au Japon… Courrons jusqu’en Allemagne pour rencontrer trois chorégraphes, trois pionniers qui ont fait du temps la matière première de leur création et ainsi marqué le monde de la danse et un peu notre monde. Découvrons le temps chez Trisha, Hideyuki, Pina (& nous / & moi) !

Chez Trisha Brown, le temps bifurque…

Les mouvements dansés s’organisent autour des contraintes de rythme et de durée. Ils se chevauchent ou s’interrompent avant leurs termes, offrant ainsi aux corps une multitude de possibilités. Mais contrairement à Merce Cunningham, Trisha Brown procède à une véritable décentralisation du temps ! Elle abandonne tout développement dramatique pour que son récit chorégraphique ne privilégie aucun moment clé. Chez elle, le temps se voit ! La coexistence du passé, du présent et du futur donne d’ailleurs une vibration supplémentaire à la danse. Pour elle, danser c’est être dans la simultanéité de l’instant, dans la mémoire et dans l’écoute de ce qui peut advenir. Rien n’est figé, tout bouge et la beauté naît des réajustements du mouvement.

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Chez Hideyuki Yano, le temps se décale

Le temps et la destinée humaine restent au cœur de l’œuvre de Yano. Pour lui, le passé, le présent et le futur semblent ne faire plus qu’un : un temps qu’il aime désorganiser et décaler sans compter. Une matière temporelle circulant en tout sens ! Entre lenteur et immobilité, sa danse silencieuse rend visible « le temps à l’état pur ». Elle convie le spectateur, à ressentir son être en pleine conscience ! Pour Hideyuki Yano, le chronomètre n’existe plus et laisse place à « un temps pluriel » où la vie et la mort se superposent, s’inversent ou se soudent. Le passé survient, le futur est là, permettant aux danseurs d’évoluer dans un improbable présent.

Chez Pina, le temps file

Vivre, danser au fil du temps, des choix, des histoires et des créations… voilà comment Pina Baush envisage ses compositions : des morceaux qu’elle assemble, autant de fragments qu’elle associe, qu’elle colle ou qu’elle décolle… Elle explore le temps social en transportant la danse dans des scènes de la vie quotidienne. Du célèbre « Café Muller », à la salle de bal de « Kontakthof » en passant par la plage chauffée des « Laveurs de vitres », le spectateur assiste à des tranches de vie collective où des longs moments d’attentes font, soudain, place à un emballement frénétique. Ainsi, dans l’œuvre de Pina, le temps réel du théâtre cohabite avec le temps continu qui rythme la danse. Par ailleurs, le temps discontinu, propre à ses répétitions de mouvements, est apposé en signature. Ce temps souligne la capacité ou l’incapacité du corps et conduit le danseur à l’épuisement. Perdu entre « le faire » et « le défaire », la danse de Pina Baush impose une fragilité et une fureur qui témoigne de l’errance du présent.

Et si chez nous la danse prenez place ?

Et si nous analysions nos mouvements, nos déplacements ? Si nous prenions le temps de nous poser la question de la mécanique du temps ? Le temps, notre expérience quotidienne, se fait par les mouvements que nous initions. Dans nos vies et pour nos corps qui bougent, le temps apparaît comme un enjeu, un défi, une matière, un outil, une piste, un partenaire, un inconnu… Alors quand on crée, n’est-ce pas finalement du temps, que nous créons ? Quand nous marchons, nous dansons, n’est-ce pas déjà pour faire bouger le monde ? Quand nous vivons, quand nous mettons nos corps en mouvement, ne tentons-nous pas de tenir, voire de maîtriser le temps ? A contrario, quand nous dansons, n’essayons-nous pas de perdre le contrôle ? Mais si la danse est une manière de prendre conscience de la durée, de vivre l’instant ou même de devenir… Si la danse du temps fait souvent valser les êtres que nous sommes…

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Pourquoi ne pas s’octroyer le temps d’une danse ? Pourquoi ne pas se prendre le temps d’aimer la danse ?

Texte de Nicolas Chabrier